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Comprendre les différences en sciences humaines

 

Dans le monde complexe en rapide évolution dans lequel nous vivons, la médecine, à l’instar d’autres disciplines, doit acquérir une meilleure compréhension de « l’altérité » ou de « l’autre ».

 

Dans cette section, nous allons :

  • Examiner pourquoi il est de plus en plus urgent d’améliorer notre sensibilité à la réalité de la diversité et des différences;

  • Examiner le besoin de développer des approches appropriées face à « l’autre » et d’être à l’écoute de « l’autre »;

  • Remettre en question et réévaluer humblement nos hypothèses, nos connaissances et notre compréhension de toute situation donnée;

  • Entamer un processus de conscience de soi, que l’on intégrera dans le contexte de notre utilisation du langage dans la communication quotidienne.

 

Pour cela, nous étudierons des exemples et des termes du domaine de la médecine et d’autres disciplines. La notion de « l’altérité » (ou de l’autre), bien que directement liée à la question du genre, va au-delà du genre et elle peut, on l’espère, aider à compléter les approches actuelles en matière de soins aux patients. [1]

 

La théorie culturelle

Diversité et différence : « l’autre » selon la perspective de la théorie culturelle à l’époque de la mondialisation

 

1.

Qu’est-ce que la théorie culturelle?

 

 

« L’autre »

Commençons par examiner ce que « l’altérité » ou « l’autre » signifie pour vous. À la fin de cette section, nous reviendrons à vos idées au sujet de « l’autre » pour voir si elles ont changé et de quelle façon.

 

 

1.

Que veut dire « l’autre » ou « l’altérité » pour vous?

Est-ce un terme que vous avez déjà entendu auparavant? Dans quel contexte?

2.

Votre compréhension de « l’autre » vous aide-t-elle dans votre pratique clinique?

 

Pour bien comprendre « l’altérité », la diversité et la différence dans le contexte précis de la médecine, nous devons commencer par bien situer ces termes dans un contexte plus vaste afin de comprendre leur utilisation en sciences humaines.

 

 

 

Le progrès

À titre d’exemple, examinons le mot « progrès ».

 

1.

Que veut dire le mot « progrès » pour vous?

2.

Qu’est-ce que le mot « progrès » implique en général dans notre société aujourd’hui?

3.

Quels sont les hypothèses et les connotations associées à la notion du « progrès »?

4.

Le « progrès » est-il un terme commun à toutes les sociétés ou est-ce une notion essentiellement occidentale?

 

 

Le progrès et l’histoire

L’histoire en tant que sujet de discours intellectuel a acquis, récemment, une importance renouvelée. Cela s’explique en partie par la lourde responsabilité liée au fait que c’est nous qui avons inauguré le XXIe siècle. En effet, un certain nombre de questions sont devenues particulièrement importantes pour nous au début du nouveau millénaire : questions liées aux progrès réels de l’humanité, au parcours suivi pour arriver jusqu’ici et à la manière de procéder maintenant. De plus, grâce aux progrès technologiques, nous vivons désormais dans un monde qui subit des transformations radicales et qui fait face à des possibilités inégalées. Dans ce contexte, il y a un besoin croissant d’évaluer l’état de notre évolution et de se situer par rapport au passé et à l’avenir.

 

 

Qu’est-ce que « l’histoire »?

L’examen du passé, de nos jours, ne consiste pas seulement à déterminer les faits et à les situer dans le temps comme c’était souvent le cas auparavant. L’histoire est devenue un reflet de notre façon individuelle de conceptualiser le passé et de composer avec. La recherche historique n’est plus une tâche isolée réservée à des spécialistes, mais un sujet central tant pour les historiens professionnels que les simples citoyens. Beaucoup d’universitaires, de chercheurs et de personnes s’intéressent au passé tant au niveau collectif qu’individuel. Dans un sens, on peut dire la même chose de la médecine.

 

 

Bien qu’elle soit exercée par des spécialistes, la médecine concerne tous les humains. Aussi les personnes veulent-elles de plus en plus s’occuper de négocier elles-mêmes les conditions de leur santé ou de leur bien-être physique et mental.

 

 

Mondialisation

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Acupuncture. Photo by: Antonio Milena/ABr. May/2004.

Comme toute chose, l’écriture de l’histoire participe actuellement à ce qu’on appelle désormais le processus de la mondialisation. L’histoire travaille à rendre compte de ce processus et à le comprendre pendant que celui-ci prend place.

 

 

Comme nombre de domaines de recherche intellectuelle qui ont été internationalisés, le processus d’écriture de l’histoire (historiographie) fait face à de nouveaux défis importants. Un de ces défis consiste à trouver des moyens de s’ouvrir aux identités qui dépassent les frontières nationales ou l’État-nation et de les prendre en considération. Jusqu’à récemment, l’écriture de l’histoire était dominée par une perspective européenne ou occidentale qui maintenait une notion d’universalité sans nécessairement se montrer consciente des conceptions non occidentales de l’histoire ou du passé ni manifester d’intérêt pour celles-ci. On peut dire la même chose au sujet d’à peu près tous les systèmes de connaissances qui dominent notre monde. Par exemple, la médecine allopathique occidentale est un système parmi un monde d’autres approches potentiellement infinies et tout aussi valides. Si cette même conception de l’histoire continue de constituer l’assise de ce qu’on appelle l’universalité, il s’ensuit que la mondialisation entraînera l’élimination d’autres manières de comprendre et d’aborder l’histoire. Cela appauvrira la pensée historique et notre compréhension générale de la réalité humaine tant passée que présente entraînant par la même occasion le risque continu et renouvelé d’oppression, de discrimination et de préjugés.

 

Un des enjeux, dans le contexte actuel de la mondialisation, est de reconnaître et de prendre en considération les identités et les perspectives qui transcendent l’État-nation. Nos historiens vont-ils réussir dans cette tâche ou vont-ils essayer de légitimer leur travail en maintenant la mémoire de l’État-nation dans un monde sans États Nations? En gros, si, en écrivant l’histoire, nous maintenons notre ancien concept d’universalité, les vastes possibilités d’écrire, de conceptualiser et de comprendre le passé seront réduites à une perspective dominante unique de l’histoire du monde, déterminée par des normes occidentales. La réalité des différences disparaîtra complètement.

 

1.

Comment l’imposition ou l’application d’une compréhension ou d’une perspective dominante unique peut-elle être reliée à la situation de la médecine?

 

De nouveau, on peut en dire autant de nos attitudes, de nos préjugés et de nos partis pris en médecine. Pouvons-nous à la fois être réceptifs à d’autres approches et pratiques de soins aux patients et travailler avec des patients qui ont une approche non universelle clairement très différente de la nôtre dans tous les domaines de la vie, y compris la maladie et le rôle des médecins et de la médecine?

 

Retournons un instant à la question de l’écriture de l’histoire. Qui est qualifié pour écrire l’histoire, sommes-nous en droit de demander? Qui est dans une position pour définir ou redéfinir adéquatement le lien entre l’universalité et la particularité, soit ce qui transcende les frontières actuellement établies par les normes occidentales? De façon objective, il n’y a peut-être personne qui soit dans cette position. Et pourtant, cela ne veut pas dire qu’on ne continuera pas d’écrire l’histoire ou que l’on devrait arrêter de l’écrire. La question est donc de déterminer comment on devrait s’acquitter de cette tâche.

 

Les personnes conscientes de la domination du modèle européen ou occidental d’écriture de l’histoire, bien souvent, n’en font pas partie. Les historiens non occidentaux ou les spécialistes en histoire non occidentale s’opposent habituellement à ce type de discours mondialisé universel. La mondialisation du discours historique devrait être guidée, selon eux, par la diversité. Autrement dit, on devrait s’intéresser et se familiariser avec l’histoire et les approches historiques de pays et de régions autres que les nôtres. Ceci dit, aborder d’autres histoires et les intégrer à notre vue du monde implique tout de même l’utilisation d’une approche d’universalisation (voir orientalisme). Cette approche ne reconnaît pas et ne prend pas en considération les différentes façons dont l’histoire est et pourrait être écrite ailleurs. Plusieurs régions d’Afrique et d’Asie et du monde entier traitent leur histoire respective de manière très différente des normes établies par la tradition occidentale. En n’étant pas conscients de ces conceptualisations différentes de l’histoire, nous négligeons un aspect crucial énorme de notre réalité historique collective. Aussi, en adhérant exclusivement à la tradition occidentale, nous manquons une occasion précieuse d’examiner nos pratiques d’écriture de l’histoire, de potentiellement les améliorer et de les ouvrir à la diversité d’un monde nouveau très réel.

 

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Woman waking up on a sidewalk in Bijapur, India. Photo by: Claude Renault, 2005
Dans le monde d’aujourd’hui, où presque tout le monde a des chances de traverser les frontières de son pays au moins une fois sinon plusieurs, les échanges interculturels sont devenus une part inévitable, courante et d’importance cruciale de notre réalité. Nous devons être plus réceptifs à « l’autre » afin de profiter des précieuses possibilités offertes par ce contexte d’échange. Pour cela, nous devons être prêts à remettre en question les modèles existants grâce auxquels nous percevons et prétendons comprendre l’histoire et, plus généralement, le monde humain. Il faut permettre la coexistence d’autres perspectives. Il faut se donner l’occasion de s’ouvrir à ces possibilités en leur donnant la chance d’émerger et de potentiellement contredire ou même réfuter certaines de nos hypothèses. Enfin, il faut être prêts à remettre en question, à réévaluer, à éliminer ou à réviser certaines de nos prétentions et compréhensions les plus reconnues. Il faut aussi essayer de voir l’histoire du monde en tant que la somme d’histoires ayant été écrites selon des traditions d’écriture de l’histoire et des cultures multiples et différentes qui continuent d’émerger et d’évoluer. Cette façon de mondialiser notre connaissance et de comprendre l’histoire du monde est nécessaire parce que nous vivons à une époque où le monde a évolué au-delà d’une organisation basée sur des États nations. Nous ne pouvons plus revendiquer l’écriture du monde ni essayer de la comprendre sans prendre en considération pleinement sa diversité (voir relativisme culturel).

 

À mesure que des doutes surgissent et sont reconnus au sujet de notre compréhension du passé, à la fois à titre de producteurs et de consommateurs de connaissances historiques, nous devons accorder plus d’attention au lien important entre l’histoire et la mémoire. En effet, lorsque les grands récits perdent leur persuasion, les mémoires individuelles acquièrent de l’importance. Elles deviennent particulièrement importantes lorsque vient le moment de prendre en considération un passé qui n’a laissé derrière lui aucune source écrite. Plus l’unité de sondage est petite et l’élément du passé en cause précis, plus nous devons compter sur des sources orales ou non historiques.

 

Ceci étant dit, la prise en compte de la diversité ne s’arrête pas à l’écriture de l’histoire. En effet, la diversité et les différences affectent et éclairent tous les domaines de connaissances intellectuelles établis et spécialisés. Et dans chaque situation, la même question se pose quant à savoir quelle est la meilleure façon d’aborder cette tâche. La première étape, il semblerait, serait de reconnaître l’existence d’autres conceptualisations et d’autres approches face aux connaissances. La deuxième serait d’être réceptifs et ouverts à la possibilité de « l’autre ».

 

 

 

La place de la médecine

Pourquoi aborder l’histoire du monde lorsque vraiment ce qui nous intéresse est la médecine? La réponse rapide est que l’histoire et la médecine sont indissociablement liées. Ce sont des domaines de recherche sur l’existence humaine basés sur une tradition qui continuent d’évoluer dans le temps. La médecine, ayant une histoire propre, ne constitue qu’un récit parmi plusieurs possibles à l’intérieur du vaste fonds de connaissances humaines. Or, comme l’histoire, elle est dans une position privilégiée en raison de son importance indéniable pour chaque être humain. La médecine émerge, à l’intérieur du vaste univers des connaissances humaines, en tant que domaine spécialisé cherchant à assurer le bien-être physique et mental de l’humanité face à ce qu’on peut appeler, au sens large, la maladie. Tout le monde a un passé. Ce passé joue un rôle déterminant non seulement dans la définition de notre réalité propre et de notre compréhension du présent, mais aussi dans ce que nous venons d’appeler le bien-être de l’humanité. En prenant conscience de la possibilité et de la réalité de conceptions concomitantes de l’histoire, nous commençons soudainement à mettre en doute notre compréhension du passé.De la même façon, nos hypothèses en médecine, telles qu’elles s’appliquent à la compréhension du corps humain ou, plus généralement, à la condition humaine, sont aujourd’hui confrontées à des perspectives rivales qui soulèvent des doutes quant à leur validité et fiabilité.

 

Le rôle de la médecine donc est d’intervenir quand ce « bien-être » risque d’être compromis ou menacé. Ainsi, il semblerait que la médecine s’intéresse à des moments ponctuels dans la vie des personnes. Par contre, vu comme une science, elle s’est imposée en tant que domaine de connaissances spécialisé. En d’autres mots, elle doit prévoir et donc, prendre en considération, la possibilité d’afflictions individuelles au moyen de concepts universels. Par conséquent, comme l’histoire aujourd’hui, elle se trouve dans une perpétuelle situation de contradiction ou de doute potentiel.

En termes pratiques, chaque patient apporte un ensemble unique et complexe d’expériences physiques et mentales que nous ne pouvons jamais espérer connaître parfaitement, mais à l’égard desquelles nous devons essayer d’être réceptifs autant que possible. Car, au-delà des symptômes universels, ces expériences constituent le patient en tant que « tout », en tant que personne. Elles influencent son approche et son expérience face à la maladie ainsi que sa capacité de s’y adapter ou pas. Il est à son avantage ainsi qu’au nôtre de reconnaître tous les facteurs, physiques et autres, connaissables ou pas, qui entrent en jeu lorsqu’on s’occupe d’un patient — une personne qui est « l’autre ».

 

1.

Après avoir complété cette partie du module, comment envisagez-vous « l’autre » maintenant? De quelle façon votre compréhension a-t-elle changé?

 

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1. Nous offrons des définitions et des explications possibles des termes et des concepts sans prétendre aucunement à leur exhaustivité. Les définitions offertes se veulent un point de départ. Nous pouvons faire des suggestions de lectures aux personnes souhaitant approfondir les questions et notions connexes. La plupart des définitions sont tirées de la source suivante : Cultural Theory: The Key Concepts, sous la direction d’Andrew Edgar et Peter Sedgwick, Routledge, London et New York, 2002.

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